Pourquoi les états généraux des arts médiatiques?
La décision du conseil d’administration du Conseil québécois des arts médiatiques - CQAM d’organiser des états généraux a procédé d’une analyse du contexte actuel dans lequel évolue les arts médiatiques. Outre le fait que les conseils des arts des paliers fédéral et provincial révisent leurs programmes consacrés aux arts médiatiques, aucune rencontre de ce type n’a rassemblé les quatre pratiques qui composent cette discipline depuis la fondation du CQAM en 1998. Finalement, la conjoncture actuelle a commandé que la communauté se réunisse pour entreprendre une telle démarche, à la fois bilan et projection dans l’avenir
Contexte global
Face aux mutations culturelles, l'art se redéfinit sans cesse. Il n’est pas autonome par rapport au monde, il est le monde! Ses transformations sont étroitement liées aux évolutions technologiques, qui se traduisent aujourd’hui par l’explosion continue des médias, la prolifération vertigineuse des images et leur extraordinaire vitesse de circulation. L’art, qui détenait jusqu’alors le monopole quasi exclusif des images, voit cette position érodée, contestée par les médias et par de nouvelles pratiques de traitement, de production et de diffusion (Web 2.0). Portée par l’essor exponentiel des interfaces grand public, la révolution numérique entraîne, depuis une vingtaine d’années, une véritable rupture dans les temps, les matières, les vitesses, les formes, les finalités et les usages.
Ce nouveau régime impérial des images a engendré un faisceau de réponses variées de la part des artistes, car ses principes ressortissent à la fois de l’art, des médias et des pratiques privées. En effet, les arts médiatiques ne s’inspirent pas exclusivement de la recherche du beau, mais aussi de l'expression la plus élevée de l'intégration technique, esthétique et émotionnelle. Les praticiens des arts médiatiques s’efforcent d’inventer un art à partir des comportements, des sensibilités, des outils contemporains en utilisant, pour servir leurs finalités créatives, les mêmes interfaces électroniques et les dispositifs technologiques que les médias. Pour eux, il est naturel que l'art – sur les plans esthétique et conceptuel - soit en relation constante avec la technologie, plus particulièrement dans des secteurs propices aux pratiques des arts médiatiques comme la vidéo numérique, les images de synthèse, le multimédia, l'interactivité, la réalité virtuelle ou les films d’animation...
Certaines pratiques des arts médiatiques favorisent également de nouveaux modes de production et de réception des oeuvres. Le spectateur n’est plus figé devant l’image ou à l’extérieur de celle-ci. Il est immergé dans l’oeuvre, il fait corps avec elle au fur et à mesure qu’il en actualise les formes visuelles et sonores. Cette réception proactive est co-productrice de l’oeuvre elle-même. Cette approche équivaut aussi à une profonde remise en question de la notion traditionnelle d’oeuvre. Les arts médiatiques postulent, en effet, qu’une oeuvre produite par une machine peut légitimement prétendre au statut d’art. En choisissant pour matériaux les outils et les paradigmes des médias, les arts médiatiques se situent évidemment dans une zone sensible, à haut risque, confrontée à une exigence de légitimation permanente. C’est en conjurant ces risques que ce nouvel art prend forme, s’édifie chaque jour. À partir du simple constat que, sans art et sans dimension culturelle, l'évolution de ces technologies est dénuée de tout sens, de valeurs profondes, d'orientation et que la société dans son ensemble risque ultimement d’y perdre son âme, par manque de repères.
Environnement externe
Quand on utilise le terme «arts médiatiques» au Canada et au Québec, on désigne une discipline artistique regroupant quatre grandes pratiques distinctes: le cinéma d’auteur d’art et d’essai, la vidéo d’art et d’essai, les nouveaux médias et l’art audio.
Au Québec, la création audiovisuelle artistique et indépendante a vu le jour dans les années 70, au sein de centres d’artistes autogérés. Ceux-ci avaient été fondés par des créateurs soucieux avant tout de s’assurer un accès abordable aux outils de création, à un réseau de diffusion et à des lieux d’échange dynamiques en contournant les modèles industriels de production cinématographique et vidéographique dont ils étaient exclus.
Le cinéma d’auteur indépendant, sous forme de longs ou de courts métrages, destinés aux salles, connaît depuis toujours des contraintes endémiques. En effet, ses bailleurs de fonds gouvernementaux, Téléfilm Canada et la SODEC favorisent traditionnellement un modèle industriel reconnu de réalisation, celui du producteur maître d’oeuvre. Cette approche se traduit, entre autres, par la faiblesse des crédits alloués au cinéma d’auteur, comparativement à la production et à la circulation d’oeuvres plus commerciales.
En dépit de la reconnaissance et de l’ouverture de nouveaux programmes dédiés à la production cinématographique indépendante, les modèles de production, les genres privilégiés, ainsi que les critères d’évaluation du rendement demeurent parfois problématiques. Ils sont pour l’essentiel calqués sur des modèles industriels.
En 1984, le Conseil des Arts du Canada regroupa pour la première fois les quatre pratiques (cinéma d’auteur d’art et d’essai, la vidéo d’art et d’essai, les nouveaux médias et l’art audio) sous l’appellation «arts médiatiques», désignant ainsi les programmes de soutien dédiés à ces pratiques audiovisuelles. Initialement, la mise en oeuvre des programmes d’aide des conseils aux artistes et aux organismes en arts médiatiques visait à soutenir la démarche artistique et expérimentale de la discipline. Le but était d’appuyer des organismes du secteur ou des centres d’artistes afin que ceux-ci, à leur tour, contribuent à la préservation et au développement des lieux de création et de diffusion des oeuvres, une fois celles-ci achevées.
Dix ans plus tard, en 1994, le Conseil des arts et des lettres du Québec ouvrit une section similaire. Le principe d’un tel regroupement de pratiques sous la dénomination «arts médiatiques» ne fut jamais remis en cause par un quelconque artiste ou organisme. Au cours des années 90, des créateurs s’investirent de façon massive dans l’exploration des outils informatiques et des réseaux de transmission. Ainsi naquit une nouvelle pratique artistique: les nouveaux médias. Les conseils des arts la reconnurent en créant de nouveaux partenariats et programmes de soutien destinés aux arts médiatiques et répondant aux nombreuses demandes reflétant cette hybridation des formes, des genres et des supports.
Environnement des arts médiatiques
Depuis la fondation du CQAM, le paysage des arts médiatiques a radicalement changé ainsi que les attentes des différents acteurs impliqués. De nouveaux défis artistiques, financiers, structurels et technologiques surgissent sans cesse et avec eux de nombreux doutes et interrogations découlant du fait qu’aucun acteur ne peut se soustraire durablement aux conséquences de cette mutation globale.
Les artistes et les centres d’artistes, représentés par le CQAM, doivent sans cesse s’ajuster aux conditions nouvelles de la création, au contexte changeant des arts médiatiques, aux difficultés de rayonnement et de circulation des oeuvres, à l’arrivée d’une relève dynamique prônant de nouvelles stratégies de reconnaissance, à l’établissement de partenariats stratégiques avec le secteur privé, et, au-delà, à la mise sur pied de nouveaux paradigmes conciliant et anticipant les enjeux actuels et les besoins du milieu en termes d’image, de financement, de soutien et de pérennité des actions entreprises.
Les démarches en faveur des arts médiatiques et des services offerts aux membres ont certes insufflé, au fil des ans, un réel sentiment d’appartenance chez plusieurs intervenants qu’il s’agit de mieux consolider, de structurer et de développer en permanence, tout en anticipant les besoins futurs des quatre pratiques représentées. Le bilan des actions, menées à ce jour par le CQAM, et des outils proposés demeure positif et inclut de nombreux gains en faveur du milieu.
Cependant, devant des mutations irréversibles auxquelles les arts médiatiques sont confrontées, le CQAM estime la tenue des états généraux des arts médiatiques était incontournable afin de décliner une vision collective qui assurera un avenir fédéré et porteur pour tous les intervenants en arts médiatiques toutes pratiques et régions confondues.
Le CQAM et la communauté des arts médiatiques
Porté au début de son histoire par la force des circonstances et par une communauté d’artistes et d’organismes relativement unis par un certain nombre d’affinités et, surtout par la volonté de créer des oeuvres média artistiques et indépendantes, le CQAM constate que son secteur est aujourd’hui fragmenté par l’extrême diversité d’expression des œuvres. Reflet de la multiplicité et la nature d’évolution perpétuelle des expressions, l’asymétrie inhérente des quatre grandes pratiques et l’effacement des périmètres entre les pratiques des arts médiatiques ressortent davantage. En effet, avant la révolution numérique, ces quatre disciplines se côtoyaient sans pour autant se fondre, chacune gardant sa spécificité, ses propres outils, ses supports et ses processus distincts. Les échanges et les interactions entre artistes étaient cependant nombreux et harmonieux. Face à la transformation radicale du paysage médiatique, les quatre pratiques, qui jusqu’alors entretenaient des relations de fort bon voisinage, ont dû franchir un cap symbolique et apprendre – depuis la naissance du CQAM en 1998 - à s’inventer un avenir commun, haute ambition auquel le cloisonnement traditionnel de leurs pratiques ne les prédisposaient guère.
Bien que confronté historiquement à la difficulté d’unir et de souder des histoires et des pratiques quelque peu disparates, il s’agit maintenant de tracer l’avenir, de façon décisive. Au terme de dix ans d’existence - et dix ans en arts médiatiques c’est une éternité! - un bilan s’impose, un nouvel élan aussi.
Des tendances lourdes, telles la transformation constante des pratiques, la convergence des outils et des plateformes, la disparition des réseaux de diffusion, l’inertie ou l’inadéquation des politiques culturelles, l’évolution technologique exponentielle des arts médiatiques, la difficulté des créateurs à exercer leur art et le nombre sans cesse croissant des artistes oeuvrant en arts médiatiques soulignent et favorisent - ô combien - la nécessité pour le CQAM d’assumer un rôle moteur dans les années à venir. Et ce, non seulement pour répondre aux attentes d’une relève exigeante et polymorphe, mais également pour soutenir l’éveil vigoureux de la création en région, la diversité d’expressions, et la volonté affichée par tous de s’assurer que les oeuvres issues des arts médiatiques rejoignent davantage le grand public, en dépit des contraintes de marché et de ressources limitées.





